Synthèse des exposés


Diversité, expérience et sujet. Influences de la médecine complémentaire sur la médecine moderne.

Pr émérite Reinhard Saller

Pr émérite Reinhard Saller est un expert en naturopathie à l'Université de Zurich.

Pendant de longues années, la médecine complémentaire a été tolérée comme le parent pauvre de la médecine. Cependant, ces dernières années tout cela a changé. La médecine complémentaire est arrivée dans la médecine moderne. La multiplication de publications dans la presse scientifique spécialisée, la fondation de revues spécialisées, ainsi que l‘augmentation de représentants dans les hautes écoles sont des indices qui ne trompent pas. Le facteur décisif reste cependant l'assurance de la qualité dans la médecine complémentaire et son introduction partielle dans le système de santé publique.

Mais le thème de la médecine complémentaire reste controversé. Ceci est dû au fait que, contrairement aux coutumes de la médecine moderne, les discussions sur le contenu et les procédures ne se font pas exclusivement entre spécialistes, mais entre thérapeutes et patients car, d'après Reinhard Saller, « les patients sont aussi des spécialistes ».

Le Professeur Saller a expliqué les différentes raisons pour l'appréciation dont jouit la médecine complémentaire aujourd'hui. Ainsi, par exemple, pour lui, les techniques d'entretien des thérapeutes sont une procédure scientifique et donc, une sorte de recherche qualitative. Mais la grande variété de théories, de méthodes et d'approches qui caractérisent la médecine complémentaire est également un facteur pertinent. Et il ne faut pas oublier que l'expérience et la philosophie personnelles, que le thérapeute intègre dans le traitement, jouent aussi un rôle important.

Dans son exposé, Reinhard Saller n'a cessé de souligner l'importance dans la médecine complémentaire du patient, en tant que sujet et individu, dont le corps et l'organisme réagissent de manière complètement individuelle.

En se basant sur différents exemples, il a montré comment la médecine moderne est toujours à la recherche de nouveautés. Si l'on analyse plus en détail ces domaines de recherche, supposés « nouveaux », il apparaît assez souvent qu'il s'agit de savoirs connus depuis longtemps déjà dans la médecine complémentaire.

Lors de sa présentation, Reinhard Saller a également abordé longuement un classique de la médecine complémentaire : la phytothérapie. Il a exposé la diversité et les avantages des remèdes à base de plantes, utilisés par de nombreuses méthodes thérapeutiques d'origines culturelles très différentes. De plus, la phytothérapie est un des domaines de la médecine où se rencontrent tradition, expérience et certains aspects de la recherche moderne. S'appuyant sur l'exemple du millepertuis, Reinhard Saller, a montré que la médecine complémentaire est définitivement entrée dans la médecine moderne.

Reinhard Saller a réussi à montrer clairement les influences de la médecine complémentaire sur la médecine moderne en insistant, pour terminer, sur le fait qu'un grand nombre des patients ne peuvent pas être traités avec la recherche seule. La prise en compte du patient en tant que sujet et l'expérience observée en tant que base thérapeutique apportent une contribution toute aussi importante.


Concours absurdes en santé publique

Pr Mathias Binswanger

Pr Mathias Binswanger est professeur d'économie politique à la Haute école du Nord-Ouest de la Suisse à Olten et chargé de cours à l'Université de Saint-Gall.

« Des concours factices recherchent l'efficacité là où il n'y pas de marché ». Voilà la thèse qu'a développée Mathias Binswanger d'une manière amusante avec de nombreux exemples du passé et du présent. De nos jours, le concours est considéré comme une chose très importante. Car le principe du concours est que la meilleure ou le meilleur s'imposera et que tous vont donc faire des efforts pour s'améliorer toujours davantage. Et là où il n'y a pas de marché, qui justifierait un tel concours, des compétitions artificielles stimuleront les performances et l'efficacité.

C'est ainsi que s'est propagée l'idée que la mise en scène de concours factices, même dans des secteurs de l'économie où il n'y pas de marché, vont continuellement améliorer les niveaux de performance et d'efficacité. Ce phénomène peut être observé tout particulièrement dans le domaine des sciences, de l'éducation et de la santé publique, où les concours factices pour obtenir la quête du meilleur résultat possible dans certains domaines-clefs sont monnaie courante. Ce qui amène à la découverte de « nouvelles » maladies dont la guérison est alors classée comme un succès.

Mesurer la productivité et la qualité avec des chiffres-clés, sans se demander si on en a réellement besoin, fait penser Mathias Binswanger à l'économie planifiée de l'ancien bloc de l'Est. De plus, cette attitude comporte le risque de générer encore plus de non-sens au lieu d'apporter une quelconque amélioration des performances. En conséquence, des personnes stressées publient avec assiduité et méticulosité des articles, gèrent des projets et mènent des enquêtes dont, en réalité, personne n'a besoin.

Cela crée évidemment des places de travail – ces enquêtes ont en effet besoin d'appareils de mesure, de coaches etc. - mais a des conséquences fatales pour l'économie et la société : le bon sens est supplanté par l'absurde, la qualité par la quantité et le plaisir d'exercer une profession par la politique de la carotte et du bâton. Et c'est justement cette politique qui, bien qu'elle crée une illusion de motivation, est souvent totalement superflue. En principe, la majorité des gens ne sont pas réticents au travail. Beaucoup de personnes accordent une grande importance à leur métier, sont naturellement engagées et capables de se motiver elles-mêmes.

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Dans le domaine de la santé publique, les conséquences des concours factices apparaissent, par exemple, dans la concurrence des coûts. Alors que dans le passé, on se focalisait sur une santé publique de qualité qui, idéalement, avait la maîtrise des coûts, aujourd'hui, l'objectif primaire est une bonne situation financière et des patients qui en valent la peine. Cela est particulièrement évident dans cet exemple allemand qui montre que depuis l'introduction des forfaits par cas, les prestations médicales dont le nombre a significativement augmenté sont celles qui bénéficient d'un forfait élevé, comme par exemple, les opérations du cœur ou de la hanche.

Mathias Binswanger résume cela ainsi : il faut bien réfléchir, et tout particulièrement dans le domaine de la santé publique, avant d'introduire des mesures pour améliorer la qualité et la productivité. Et la qualité, en tant qu'entité, n'est pas vraiment mesurable.


L'art de guérir – qu'en est-il de la médecine empirique?

Mag. Dr Michaela Noseck-Licul

Mag. Dr Michaela Noseck-Licul est une anthropologue culturelle et sociale. Elle est directrice du centre de documentation pour les méthodes de médecine traditionnelle et complémentaire à Vienne.

Qu'en est-il de la médecine empirique? Qu'a-t-elle de particulier ? Michaela Noseck-Licul répond à ces questions de son point de vue d'anthropologue médicale et en tenant compte des connaissances qu'elle a acquises dans le cadre d'un mandat de recherche sur les méthodes thérapeutiques traditionnelles dans son pays natal, l'Autriche.

La médecine académique et la médecine empirique se distinguent très nettement par leur paradigme fondamental et leur manière de penser. Là où la médecine académique s'imprègne du dualisme cartésien (voir encadré), la médecine empirique utilise une approche plutôt systémique et tient surtout compte de l'anamnèse individuelle du patient. D'après Michaela Noseck-Licul, ces approches différentes imposent également des méthodologies différentes lorsqu'il s'agit de mener une recherche scientifique sur leur efficacité. A son avis, les études qualitatives, telles qu'elles sont pratiquées dans les sciences sociales, conviennent nettement mieux aux méthodes thérapeutiques de la médecine empirique que les études quantitatives couramment pratiquées dans la médecine académique. Ces dernières s'adressent surtout aux questions qui préoccupent la médecine académique et peuvent difficilement appréhender les spécificités des méthodes de la médecine empirique. Ainsi, la médecine empirique se focalise davantage sur la personne qui souffre que sur la maladie dont elle souffre. Il existe également d'importantes différences concernant la définition même des termes « guérison » et « maladie ». De plus, dans la médecine empirique, les processus de guérison dépendent souvent de la coopération active du patient et leur durée est donc fort variable. Une étude clinique quantitative, où la fin du traitement doit être prédéterminée, ne peut pas évaluer un tel processus de façon adéquate.

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Quelle est la « différence », la « particularité » qui caractérise la médecine empirique et lui permettrait de se positionner dans le domaine de la santé publique? « Valoriser cette « différence » – est peut-être notre plus grand défi » a remarqué Michaela Noseck-Licul. « L'effet placébo » – terme qui a plutôt une connotation négative – pourrait pourtant être une façon d'appréhender la médecine empirique. L'image négative du terme, générée au cours de l'histoire, n'est pas justifiée. « Au contraire », a souligné l'intervenante, « les effets de type placébo sont une ressource particulièrement importante ». Comme alternative, on utilise aujourd'hui des expressions telles que « les effets thérapeutiques de la communication humaine » ou « meaning response » qui regroupent différents facteurs dont on connaît l'effet thérapeutique. Ainsi par exemple, la communication partagée joue un rôle important : un diagnostic compréhensible, un interlocuteur aimable et enthousiaste ou juste la possibilité de pouvoir parler de sa blessure ou de son traumatisme – tout cela contribue au succès du traitement. Les symboles et les rituels ont également une énorme signification, ainsi que « la magie de l'appareil ». Et, last but not least, le savoir implicite, intuitif, acquis par l'expérience. « C'est un trésor, ce sont des ressources que nous devrions utiliser » a insisté Michaela Noseck-Licul. « Vous, en tant que thérapeutes, pouvez apporter une contribution importante dans ces domaines en soulignant les points forts de la médecine empirique pour la positionner dans le domaine de la santé publique. Je crois que cet objectif en vaut la peine. Car, pour moi, la médecine empirique est une clé pour l'appréhension des hommes comme des êtres sensibles, compréhensibles, sociables et créatifs. »

Dualisme cartésien

Ce concept est attribué au philosophe et mathématicien français René Descartes (1596 – 1650), connu comme le père de la méthode scientifique. Il est fameux pour la célèbre phrase «Cogito ergo sum» («Je pense, donc je suis») et le concept du dualisme : d'après lui, l'âme et le corps ou l'esprit et la matière sont deux substances distinctes (substance pensante et substance étendue) qui, ensemble, constituent le corps humain.

www.philosophie-woerterbuch.de → Stichwort → Descartes, René


Médecine intégrative – bien plus qu'un simple mot-clé?

Dr méd. et lic. phil. Piet van Spijk

Dr méd. et lic. phil. Piet van Spijk, Interniste et philosophe, a dirigé pendant 17 ans un cabinet de médecine interne générale.

Piet van Spijk a consacré son intervention à la synergie entre différentes disciplines médicales et, plus particulièrement, entre les médecines académique et empirique.

Dans le monde occidental actuel, la médecine académique, la psychothérapie et la médecine complémentaire travaillent la plupart du temps en parallèle, quand elles ne sont pas en opposition totale. Cette constatation a permis d'initier différentes mesures qui devraient aider à établir le contact entre la médecine académique et la médecine complémentaire. Cette association des deux disciplines est désignée par le terme « médecine intégrative ».

Toutefois, la coopération entre les représentants de différentes disciplines représente toujours un défi. Par exemple, les symptômes d'un patient traité par homéopathie, peuvent commencer par empirer. Au lieu de retourner chez l'homéopathe, le patient se tourne alors vers son médecin de famille. Celui-ci modifie le traitement, car la thérapie homéopathique s'est révélée inefficace. Cet exemple montre que différentes théories peuvent avoir différentes conséquences pratiques. Piet van Spijk se base sur cela pour soutenir l'idée qu'il faut une médecine intégrative qui soit capable d'ordonner les différentes méthodes et pratiques thérapeutiques de manière à former une nouvelle entité. Ceci peut être obtenu par une métathéorie qui réunit la médecine académique, la psychothérapie et la médecine complémentaire dans un système cohérent. Des représentants de différentes disciplines échangent leurs expériences, parlent la même langue et utilisent les mêmes concepts.

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Piet van Spijk considère la philosophie du processus comme une théorie qui englobe la métathéorie qu'il préconise. Le principe de cette théorie est que les personnes et les êtres vivants ne sont pas des choses et des corps, mais des processus. Dans son exposé, Piet van Spijk a expliqué la philosophie complexe du processus grâce à différents exemples évocateurs et a prouvé ainsi que des clichés instantanés, comme par exemple des radiographies, ne suffisent pas pour poser un diagnostic. Les entretiens, les méthodes et les contacts manuels sont tout aussi importants pour obtenir des informations exhaustives sur le patient.

Piet van Spijk est convaincu que la compréhension mutuelle entre les différentes disciplines sera nettement améliorée par un langage médical commun. Cela engendrera une nouvelle médecine qui, par intégration des forces des différentes méthodes, deviendra beaucoup plus humaine.


Chanter et jodler – la musique traditionnelle dans le processus de la guérison

Mag. Maria Walcher

Mag. Maria Walcher a étudié le folklore et la musicologie à Vienne. Ses activités comprennent l'animation et la création d'émissions pour la radio et télévision autrichiennes dans le domaine de la musique folklorique, la musique viennoise et la musique d'instruments à vent.

Maria Walcher commença son exposé de façon originale mais tout à fait adapté au thème : Elle étonna les auditeurs en entonnant elle-même un jodler. Avec ce chant et les autres prestations « jodlistiques » pendant sa présentation, Maria Walcher a clairement montré que son intérêt pour le jodler n'est pas purement théorique. « Le jodler m'accompagne depuis de longues années ; mon père m'a appris à jodler dès mon enfance » a raconté l'intervenante qui a étudié le folklore et la musicologie et a longuement travaillé avec le « Österreichischer Volksliederwerk ». Après avoir pris la responsabilité de la Commission autrichienne de l'Unesco pour l'héritage immatériel en 2006, Maria Walcher a également commencé à s'intéresser aux méthodes de la médecine traditionnelle. Car il fut rapidement reconnu que celles-ci méritent d'être protégées et qu'elles doivent figurer dans le catalogue de l'héritage immatériel du pays.

L'idée d'étudier l'éventuel effet thérapeutique du jodler lui est venue après avoir entendu un exposé sur les vocalises indiennes qui ressemblent à certaines anciennes formes du jodler qui sont principalement chantées avec des voyelles. « En tant que chanteuse, je ressens ces jodlers comme particulièrement puissants, ils laissent une impression très profonde » - a poursuivi la conférencière. « Je crois que le jodler ouvre un accès spécial à notre âme et qu'il possède, dès lors, très probablement un potentiel thérapeutique ». Il est intéressant de noter que dans le jodler, les voyelles sont chantées dans la même séquence que lors de la stimulation des chakras par des vocalises. Comme Maria Walcher a constaté, il se passe quelque chose lorsque l'on chante des voyelles si longuement et si clairement. « Mais nous ne savons pas encore quoi. »

Les nombreux effets positifs de la musique sont incontestés. La musicothérapie utilise de nombreuses sortes de musique, mais la musique traditionnelle régionale en fait toutefois rarement partie. On connaît peu de choses sur son efficacité dans le processus de guérison. « Je considère pour ma part que le manque d'intégration de notre propre savoir culturel est une vraie perte » a souligné Maria Walcher. Ainsi, par exemple, on utilise souvent des bols chantants et des gongs en provenance d'Asie mais on ne pense pratiquement jamais à nos propres instruments de sonnerie, comme par exemple les cloches. Alors que les cloches sont très typiques pour notre culture, aussi bien les cloches des églises que celles des troupeaux. « Vous voyez, il s'agit d'un vaste champ dont l'étude reste encore à faire. J'espère avoir pu éveiller votre intérêt pour ce thème » - a conclu la conférencière.


Entre maladie et guérison – ou pouvons-nous intervenir de manière optimale?

Dr méd. Johannes G. Schmidt

Dr méd. Johannes G. Schmidt est un médecin généraliste et un épidémiologiste clinique. Il est fondateur et président du conseil de fondation de la fondation «Paracelsus heute».

«Quelle différence y a-t-il entre être malade et être en bonne santé ? La question est simple – la réponse ne l'est pas. C'est ainsi que Johannes Schmidt a entamé son exposé. Si les analyses de personnes en bonne santé montrent des anomalies ou des écarts pathologiques, on considère cela comme une atteinte et un danger pour leur santé. D'un autre côté, des personnes souffrantes dont les analyses ne montrent pas d'écarts pathologiques sont considérées comme étant en bonne santé, et l'on pense donc qu'elles simulent.

Johannes Schmidt a expliqué dans son exposé à quel point la réflexion médicale reste prisonnière de l'idée que la souffrance d'une personne est le résultat de ses analyses pathologiques et que l'on ne peut être en bonne santé qu'après avoir combattu et éliminé la maladie. La première chose que les médecins apprennent pendant leurs longues études est comment circonscrire et éliminer les pathologies. Mais classifier, différencier et relativiser les maladies et considérer les bénéficies pour le malade sont des thèmes à peine abordés. La guérison spontanée n'a plus du tout sa place dans la médecine moderne.

Ces dernières années, la médecine scientifique a même réussi, avec l'aide de la médecine factuelle, à concevoir un étalon pour la santé. Les modifications de la santé d'un patient sont évaluées sur la base de ses capacités saines, telles que sa capacité de travailler, de faire du sport, de se régénérer, de gérer les conflits, etc. Dans la médecine factuelle, les mesures médicales prises pour « réduire » une maladie ne sont utiles que lorsqu'elles peuvent rétablir ou améliorer les capacités de la personne saine. Ainsi, ce n'est pas la sévérité de l'atteinte organique - la valeur de la maladie - qui est décisionnelle mais la santé de la personne, c'est-à-dire, dans quelle mesure ses capacités saines sont affectées. Le mode opératoire de la médecine factuelle ressemble plus à celui de la médecine empirique qu'à celui de la médecine conventionnelle qui a tendance à traiter des radiographies et des analyses de laboratoire plutôt que des patients.

Johannes Schmidt a expliqué, à l'aide de nombreux exemples, qu'une patiente ou un patient atteints de la même maladie peuvent présenter des symptômes très sévères ou jouir d'une parfaite bonne santé. Cependant, la médecine traite les deux de la même façon et fait ainsi encore trop souvent du tort lorsqu'elle ne comprend pas que son diagnostic n'est pas suffisant. Un diagnostic de la capacité du patient à se guérir lui-même est tout aussi important.

Pour une intervention thérapeutique optimale, il faudrait bien plus souvent laisser faire la maladie, en soutenant la capacité naturelle de guérir à laquelle on donnera ainsi une chance d'agir. Toute la personne en sortira fortifiée. Il faut donc développer et échanger les expériences et les connaissances relatives à la santé et ceci est un domaine où les thérapeutes de la médecine empirique ont un avantage certain.


« In » aujourd'hui, « out » demain – les tendances en médecine

Pr émérite Dr méd. Dieter Conen

Pr émérite, Dr méd. Dieter Conen a longtemps été médecin-chef du département de médecine interne à l'Hôpital cantonal d'Aarau. Aujourd'hui, il est président de la Fondation pour la Sécurité des Patients Suisse.

Il existe dans la médecine, comme dans tous les autres secteurs, des tendances et des modes qui vont et viennent. « Lorsque je parle de tendances dans la médecine, je ne peux pas éviter de parler du revers de la médaille », dit Dieter Conen. La médecine a connu un développement fulgurant. Cela est particulièrement visible dans l'espérance de vie qui n'a cessé d'augmenter pendant le dernier siècle. Les connaissances médicales s'étendent, les méthodes diagnostiques et les thérapies s'améliorent sans cesse. La société a également modifié sa perception de la santé qu'elle considère aujourd'hui comme une ressource vitale positive.

L'orientation et le développement des innovations dans le domaine de la santé publique sont déterminés par l'air du temps, par les données économiques et par les besoins médicaux. « Mais qui vérifie les bienfaits immédiats et l'utilité à long terme des développements médicaux ? » - demanda Dieter Conen. En connexion avec les modes dans le domaine de la médecine, un exemple saute aux yeux : le scandale du Contergan. Le Contergan a été mis sur le marché en 1957 comme somnifère « doux », vendu sans ordonnance et recommandé tout particulièrement pour les femmes enceintes. Ce n'est qu'après quatre ans que l'on établit le lien entre les malformations de nouveau-nés et la prise du médicament. Le Contergan fut retiré du marché en 1961 après avoir provoqué des malformations chez près de 10'000 nouveau-nés dans le monde. Le scandale du Contergan a fourni la poussée décisive pour définir le cadre légal qui règle l'autorisation de mise sur le marché de médicaments.

Depuis lors, les méthodes pour évaluer les risques des médicaments sont devenues plus raffinées mais elles ne sont pas infaillibles. « 50 ans plus tard, nous devons encore apprendre à mettre en réseau et à utiliser le mieux possible les méthodes disponibles » - constata Dieter Conan. Ensuite, il montra, à l'aide d'exemples de l'histoire plus récente de la médecine, quels problèmes les médicaments et les méthodes thérapeutiques peuvent encore générer, même lorsque toutes les prescriptions pour l'autorisation de mise sur le marché ont été respectées. Comme l'a montré clairement le conférencier, une autorisation de mise sur le marché n'apporte pas la preuve d'un bénéfice thérapeutique ; ce n'est que la base légale pour régler la distribution du médicament. Les données de l'autorisation ne permettent pas d'évaluer de façon fiable la fréquence d'effets secondaires indésirables ou rares et les patients examinés lors des études n'ont fréquemment qu'une pertinence limitée pour les patients de tous les jours. De plus, il arrive que les données concernant un médicament ne soient pas publiées dans leur intégralité. « En réalité, l'autorisation de mise sur le marché, devrait être suivie d'une surveillance continue de la sécurité, mais cela ne fonctionne pas bien » - conclut Dieter Conen. « L'expérience joue ici un rôle important, il est très important que les patients et les personnes traitées informent les autorités de tout problème auquel ils sont confrontés. »


Le fer à cheval du lauréat du prix Nobel ou la signification du flou pour le traitement

Dr phil. Ludwig Hasler

Le Dr phil. Ludwig Hasler a étudié la physique et la philosophie, a enseigné la philosophie à l'université de Zurich et de Berne. Il est, comme journaliste, membre de la rédaction du « Tagblatt » de Saint-Gall et du « Weltwoche » zurichois.

Ludwig Hasler entama son exposé avec une anecdote : le physicien autrichien Wolfgang Pauli visitait son collègue danois Niels Bohr dans sa maison de campagne. En entrant dans la maison, il remarqua un fer à cheval au-dessus de la porte. Étonné, il demanda à son hôte : « Monsieur le professeur, croyez-vous à l'effet du fer à cheval? ». Ce à quoi Bohr rétorqua : « Bien sûr que non. Mais j'ai entendu dire que ça marche même quand on n'y croit pas! ».

« Est-ce que cette idée s'applique aussi à la médecine empirique? » - demanda Ludwig Hasler. « Est-ce qu'elle marche même quand on n'y croit pas? Ou seulement quand on y croit ? Qu'est-ce que la foi et qu'est-ce que la réalité ? » L'intervenant montra à l'aide d'un exemple que la perception de la réalité est souvent très variable : alors que lui-même était profondément ému et transporté par un concert de musique classique, son compagnon l'analysait froidement du point de vue de la théorie musicale pure. Où trouver la réalité de la musique avec deux perceptions aussi différentes ?

« L'effet est provoqué par ce qui se trouve entre les sons. On pourrait, pour ainsi dire, appeler cela le sens des sons », expliqua le philosophe. Et cela est aussi valable pour la médecine. Les médecins font presque quotidiennement l'expérience qu'un même traitement produit des effets différents chez différents patients. Cela repose sur le fait que l'on ne peut pas exclure les expectations individuelles de chaque patient envers son traitement. Alors que l'un associe la chimiothérapie à la guérison, l'autre pense que ce même traitement va l'empoisonner. « Les êtres vivants ne fonctionnent pas comme des machines, tout dépend du sens que nous accordons à une chose ou à un traitement. Et c'est ce sens qui va opérer » - continua Hasler.

Des approches similaires existent aussi dans la physique des particules. La particule de Higgs, découverte en 2012, est une particule très originale, car elle confère à tous les autres éléments constitutifs de l'univers leurs masses caractéristiques et règle ainsi les interactions de toutes les particules. Ludwig Hasler a comparé l'effet de la particule de Higgs avec celui d'une rumeur - mise en circulation pendant l'entracte d'une pièce de théâtre - qui procure aux spectateurs du mouvement, des émotions et de nouveaux thèmes de conversation. Alors, qu'est-ce qu'est vraiment la réalité? Ce qui est efficace. Et qu'est-ce qui est efficace? La rumeur, le sens, le récit et la manière dont nous y réagissons. « En termes modernes, on pourrait appeler cela de la communication » - continua l'intervenant. « La vie est communication. » Cela concerne aussi notre corps : pour qu'il aille bien, toutes les structures qui le constituent doivent continuellement communiquer entre elles ; le corps vit d'un échange libre et informatif entre ses cellules. Comme dans un orchestre, il ne suffit pas que chaque instrument joue sa partition, ils doivent s'écouter et s'unifier pour produire un son commun. Sinon, c'est la cacophonie. Pour le corps, la cacophonie est l'équivalent d'une maladie - indiqua Ludwig Hasler. « Pour que le son du corps redevienne harmonieux, il faut libérer l'échange de communications. Pour moi, c'est cela le principe musical fondamental de la médecine empirique », continua-il. Selon le philosophe, on peut restaurer le son perturbé en « parlant » avec le corps, en y créant une sorte de résonance. C'est la tâche du thérapeute d'établir cette résonance chez le patient. Car le patient reflète automatiquement l'humeur du thérapeute. « Votre humeur, votre façon de regarder vos patients dans les yeux, conditionne leur humeur et leur ouverture au traitement », souligna l'intervenant qui termina sa présentation avec la phrase : « Comme nous le savons, l'humeur peut instiguer des modifications spirituelles et physiques. Ainsi, la vie humaine est un théâtre de résonance unique en son genre. »


Génération Y – son influence sur notre médecine

Pr Dr méd. Peter M. Suter

Pr Dr méd. Peter M. Suter est professeur honoraire à l'université de Genève et ancien président de l'ASSM.

Les attentes et les valeurs individuelles associées au travail ont sensiblement évolué pendant les trois dernières générations. A la génération ambitieuse, engagée des « Babyboomers » (nés entre 1946 et 1966), qui préfère travailler dans des structures clairement définies, succède la génération X (nés entre 1967 et 1979). Cette génération, déjà bien plus indépendante, pragmatique et flexible, reconnaît la valeur de la vie mais ne met pas en pratique cette constatation. Elle est encore trop marquée par l'éducation donnée par les parents Babyboomers. La génération X considère les Babyboomers comme des « workaholics » et les représentants de la génération Y – ceux qui sont nés entre 1980 et 1990 – comme gâtés et arrogants. Dans son exposé, Peter Suter a expliqué que ces préjugés sur la génération Y sont incorrects.

Lorsque l'on parle de la génération Y, on parle d'une nouvelle génération dont les appréciations de la bonne vie, ou les expectations de la vie professionnelle, sont bien différentes : « They do not live to work but work to get a living to have an interesting time. »

Cette génération Y, imprégnée de l'idée du bien-être, assume maintenant les responsabilités dans les hôpitaux et les cabinets médicaux avec des idées complètement différentes : la semaine de 40 heures a fait son temps, le temps de travail flexible est tout aussi demandé que le travail à la demande. Les représentants de cette génération acceptent les responsables compétents mais refusent la hiérarchie. Ils sont confiants et exigeants envers leur employeur. Leurs souhaits, axés sur la réalisation personnelle dans l'environnement familial et social, et beaucoup moins dans la vie professionnelle, posent de nouvelles questions de ressources et d'organisation au système de santé. D'un côté, cela pourrait aggraver la carence en personnel spécialisé mais d'un autre côté, cela représente une chance d'entreprendre des changements en profondeur.

Un changement important se manifeste clairement dans la répartition entre sexes chez les médecins : la médecine de demain est féminine! En 2010, 64 pourcents des étudiants en médecine étaient des étudiantes. Cependant, seulement un tiers de ces étudiantes bien formées, reste dans la profession. Pour l'avenir, il est donc indispensable d'imaginer de nouveaux modèles du partage du travail dans les hôpitaux et les cabinets médicaux mais également dans et entre les différentes professions médicales.

Les valeurs éthiques de la génération Y ne sont pas moindres que celles des générations précédentes. Au contraire : elle souhaite une médecine raisonnable et durable qui – d'après elle – correspond mieux à une vie raisonnable dans la société et l'environnement. Mais elle renforce l'attention qu'elle porte à son propre équilibre et tiendra compte de ses valeurs personnelles lors du traitement des patients.


Informer les patients – entre transmission des connaissances et maintien de l'espérance

Pr Dr méd. Wolf Langewitz

Le Pr Dr méd. Wolf Langewitz est médecin-chef adjoint du service de psychosomatique de l'hôpital universitaire de Bâle. Il se consacre depuis des années à la communication professionnelle en médecine et donne des cours de communication destinés aux médecins.

Nombreuses sont les études qui le prouvent : les patients veulent être informés. La grande majorité souhaite avoir le plus d'informations possibles sur sa maladie. Les patients veulent savoir de quoi ils souffrent et ce que l'on peut faire pour y remédier. Il n'y a qu'un petit nombre de malades qui préfèrent que le médecin décide quelles informations il leur transmettra. Les médecins sont également d'avis que les patients doivent être informés exhaustivement et intégralement pour qu'ils puissent comprendre de quelle maladie ils sont atteints et quels sont les traitements possibles.

Ainsi, aussi bien les patients que les médecins sont d'accord que les informations exhaustives aident les patients à mieux comprendre leur maladie et à prendre la décision correcte, par exemple lorsqu'il s'agit de subir une intervention chirurgicale ou non. La jurisprudence appuie également ce désir d'information. Mais combien d'informations une personne peut-elle traiter lorsqu'il s'agit de prendre une décision intelligente?

En s'appuyant sur les résultats d'une étude récente, Wolf Langewitz a démontré de façon impressionnante que la quantité d'informations qu'une personne peut maîtriser, par une réflexion et une évaluation ciblées, est extrêmement limitée. Nous ne pouvons « ingérer » que 7 (plus ou moins 2) informations à la fois. Mais l'expérience montre que lors de la visite médicale quotidienne dans les services de médecine interne ou de chirurgie, les patients hospitalisés sont submergés par plus ou moins vingt messages différents. Outre la capacité d'enregistrement limitée, le choix des arguments pose également un problème, car le patient ne retient pas d'office les informations critiques, mais seulement une sélection aléatoire de ce qu'il a entendu. Avec la conséquence que l'information du malade – telle que prescrite par la loi et souhaitée par les patients – n'a pas de sens car elle ne permet pas au malade de peser le « pour » et le « contre » de chaque argument pour arriver à prendre la décision la plus sage.

Il est donc très important que lors de l'entretien avec leurs patients, les médecins s'efforcent de transmettre les informations de manière à ce que le patient puisse se faire une certaine image de la situation. Il ne s'agit pas de chaque argument individuel mais plutôt de l'essence du message et du sentiment que les paroles laissent au patient : « Je crois que ça ira. Le médecin sait ce qu'il fait. »

Un entretien avec un patient peut être estimé réussi si le patient a le sentiment qu'il en a entendu assez et si le médecin a aussi le sentiment viscéral d'en avoir dit assez. Malheureusement, les médecins ne remarquent souvent pas le moment où les patients sont satisfaits avec les précisions qu'ils ont reçues et commencent à être saturés d'informations. « Peut-être, les médecins n'ont-ils jamais vraiment appris à écouter avec leurs tripes » - conclut Wolf Langewitz.